Place publique.

LongueuilQuelque chose comme : Montréal assez grande pour qu’on s’y perdre, pour qu’on prenne des années à la découvrir entièrement. Ville où l’on peut se cacher parmi les ombres, les autres, les arbres et les ruelles. Mais Montréal assez petite pour qu’on en connaisse les facettes par cœur, et qu’on s’y trouve rapidement chez soi. La famille, les amis – avec chance, c’est la même chose un peu – sont à notre portée tout près dans la poignée d’inconnus qui y cohabitent.

Puis quelque chose comme : J’ai longtemps été de ceux anonymes et cachés, et j’ai longtemps été heureux à vivre de cette manière. Mais j’ai quitté Montréal quelque temps, puis j’y suis revenu, et elle m’a manqué. Comme auparavant je ne savais ce qui me plaisait dans être caché, aujourd’hui j’ai le sentiment sans en connaître la source que pour être bien avec moi-même, et les autres, et être heureux, et peut-être rendre heureux, j’ai désormais besoin de me trouver au centre. Je ne demande pas à être vu, il y a déjà trop à voir pour s’attarder à mes projets. Ceci dit, je peux faire l’action de me mettre au centre, parmis les musiciens et les foodtrucks, et les immeubles abandonnés, les cafés, les drag kings et les poètes, et qui sait, peut-être me verra-t-on, et trouvera-t-on jolies les figures géométriques que je me plairai à dessiner à la craie sur la place publique.

Fin

Des Ours et des crabes.

À mon réveil, je suis resté étendu sans bouger sur le canapé. Les minutes ont passées et je me serais sans doute rendormi si quelqu’un n’avait pas sonné à la porte. Je passais quelques jours chez mon cousin Simon à Longueuil, et il était curieux qu’on sonne à sa porte une journée de semaine. Peut-être sa tante ou son oncle habitant l’étage du dessous et qui auraient oublié leur clé?

Je me suis redressé. Quelle heure pouvait-il être? J’ai jugé que la journée s’avançait, il était tard, il aurait pu être autour de midi. Je m’étais endormi tout habillé. Je me suis levé, j’ai ouvert, j’ai appuyé sur le buzzer. Deux femmes qui m’étaient inconnues sont entrées dans le vestibules. Elles ont immédiatement fermé la porte derrière elles, puis elles m’ont salué.
Toutes deux étaient habillées avec soins. La première portait un manteau de feutre couleur aubergine, et ces cheveux gris étaient coiffés avec rigueur et précision. La seconde se prénommait Janine, elle portait un long imperméable vert bouteille. Puis la première s’est mise à monter les escaliers tout en s’entretenant avec moi. Elle m’a demandé si je trouvais que la planète se portait mal. Elle a insisté sur le fait que la terre était en ce moment même en grand péril car la morale des humains étaient sales. Ce faisant elle montait lentement les marches jusqu’à atteindre ma hauteur. Son regard était intense et brillant. Elle m’évoquait un félin prêt à bondir sur sa proie. Janine plus réservée écoutait et soutenait sa partenaire du pallier inférieur. Nous avons parlé quelques temps. Elle monologuait plutôt et racontait que Dieu avait prévu un événement au cour duquel les choses allaient être vérifier ou régler. Que ce serait un événement imminent, juste et bon. Ou quelque chose de la sorte…

C’était le matin, je venais de m’éveiller d’un rêve où j’étais un ours et mon meilleur ami un crabe des neiges et nous basculions dans une abysse profonde. Je me souviens aussi d’une main de flammes : tout ceci devenait très confus.

Elle m’a tendu un magazine, et en le feuilletant elle expliquait la valeur spirituelle des articles qu’il contenait.
Mon réflexe aurait été de refuser le magazine, pourtant je l’ai pris. J’ai même dit merci.
Elles ont promis de repasser.

Je repense à cet évènement et je me dis pourquoi aurais-je refusé le magazine? Des ours et des crabes des neige qui sombrent, et s’éveiller dans un salon, voir la maison investit d’inconnues, la terre en péril…
Le magazine est sur ma table de chevet. Je le lirai un de ces jours.
La vie est bizarre.

Cette anecdote me rappelle cette fois au printemps dernier où avec un ami nous avions mangé des champignons. Nous avions marché toute la nuit dans les ruelles et sur le bord des voies ferroviaires. Nous étions des chats sauvages. À un moment nous nous sommes étendue sur une butte dans un parc. Nos cheveux étaient plein de foins; et malgré la présence de piétons sur les trottoirs, des passants dans les sentiers du parc, des voisins assis sur leurs balcons, des oiseaux endormis dans les arbres et des grillons grillonnant dans l’herbe, nous en sommes arrivés à dire ensemble d’une même voix :
Tout me porte à croire que nous sommes seuls au monde.

Tralee.

Nous sommes arrivés dans cette ville en sachant qu’il s’agirait d’une ville de bonne taille. Il nous était nécessaire de faire quelques courses afin de se procurer de ces objets qu’il est plus aisé de trouver dans les grands bassins de population.

De grands boulevards pavés en motif élégant et songé. De grands jardins de bambous et de fleurs sauvages. Des arbres vénérables aux branches aussi fortes que des troncs. Des lampadaires d’argent ouvragés avec la même complexité et la même finesse qu’une montre de poche.

Seulement, les rues et les ruelles se dérobent. Les boutiques sont fermées à double tours derrière des rideaux de fer. La peinture sur les murs s’écale. Bientôt nous nous égarons dans des méandres qui nous laissent à croire que nous avons pénétré un labyrinthe. Les habitants sont des ombres qui avancent en baissant leur regard, cachant leur visage presque.
Le ciel se couvre. Nous nous abritons sous une arcade pour enfiler nos manteaux. La pluie se met à battre.
Une ombre se détache du lot des ombres. Elle approche. Elle grimace. Elle montre les dents.
Heureusement, nous formons une bonne équipe. Nous savons fuir les dangers. Nous savons retrouver les routes qu’il nous faut suivre.
Et après avoir roulé un instant, lorsque commence la campagne passée la ville, lorsque nous retrouvons confiance et calme – la pluie soudain cesse, et ce vent qui est bon – nous osons nous retourner une première, une dernière fois vers Tralee. Au-dessus de ses maisons, de ses buildings, une ligne courbe à la manière de ces dômes de verre qui retiennent ces paysages ou ces personnages dans une tempête de neige lorsqu’on les agite, une ligne qui rappelle ces bibelots qu’on retrouve dans les boutiques de souvenirs : d’un pan de terre à l’autre, comme pour protéger ou enlacer, un arc-en-ciel étire ses anneaux et enserre la ville entière.

Oisillons.

Il avait été prévu ce soir-là que nous irions au jardin botanique après la fermeture. C’est facile. Il suffit de traverser par-dessus la clôture et d’éviter les vigiles en voiturettes. Mais autour de six heures du soir, je me suis senti la tête lourde et suis allé m’étendre dans ma chambre. J’ai du faire de la fièvre, car la soirée s’est avancée et j’ai dormi tout au travers. Et ce qui était bizarre, c’est que j’entendais tout. Mon esprit attrapait les bribes des conversations de mes colocs, et les éclats de leur rire. Le va-et-vient de leur pas dans la maison. Leurs entrées et leur sorties. Mes colocs faire la cuisine dans la pièce du fond, préparer les légumes, couper le pain, frire le tofu. Chose certaine, ce n’était pas un sommeil ordinaire, car lorsqu’ils sont venu me chercher pour manger, je n’ai su que babiller un quelque chose de flasque, et on m’a laissé dormir un peu.

En fait, j’ai dormi longtemps.

J’ai voulu me lever pour les rejoindre, parler ou crier, les appeler : « je vais bien, j’arrive, nous mangerons et ensuite nous irons au jardin ensemble. » Mais je restais étendu. Je me retournais dans mon lit, j’avais chaud. Et rien de mes intentions d’être avec la famille ne se produisait. Je me sentais faible, et mes pensées comme de la gelée, molle et insaisissable.
J’imaginais ou je rêvais ce nid d’oisillons. Des oisillons si jeunes qu’ils étaient sans plume et encore aveugles. Ils criaient, s’égosillaient, désirant le retour de leur mère, de leur père, d’un sentiment de protection et d’une caresse de l’aile sur leurs visages échauffés. Et dans ma confusion et ma fièvre, je n’étais pas comme ces oisillons alarmés. J’étais tout à fait ces oisillons.
Je me retournais dans mon lit, et j’étais trempé de sueur. Et j’ai trouvé tout très bizarre lorsque je me suis réveillé à une heure avancée de la nuit, et que je me suis retrouvé dans notre appartement plongé dans le noir et le calme.

Je me suis levé – chancelant il me fallait tenir le mur pour marcher – et me suis dirigé vers la cuisine dont la porte était fermée. Une ténue raie de lumière passait sous la porte. J’ai ouvert. La pièce était nue et rangée. La lumière du four était ouverte. Elle offrait un éclairage chaud et tendre. Dans une assiette sous une cloche de verre, un burger au tofu et une portion de frites de patate douce. Un mot posé : « Alex il y a une salade pour toi au frigo. »

J’étais à la maison.

Jean.

Toute l’après-midi, je me trouvais sur la route à vélo. De longs tunnels de végétation – champs de maïs séché, peupliers, bouleaux, érables ployant vers la piste – et qui après la nuit tombée, avec mon entêtement à poursuivre, avec ma lampe frontale bas de gamme, les paysages changeaient de nature, devenaient tout autre. Devenaient comme liquide et surnaturel. Des carcasses d’arbres, de vieux troncs : les formes familières d’amant-fantômes, des entités qui observent, des êtres féminins et seuls. Des papillons de nuit surgissaient éblouis devant moi et s’arrêtaient en vol pour me laisser passer. Des réflecteurs dans les arbres, me laissaient croire que des cyclistes voyageaient devant moi, que je saurais bientôt les rattraper.

Des idées, des tas d’idée me taraudaient l’esprit. Des idées que j’ai songé réserver à l’écriture de ma première soumission ici, et me voilà en ce moment étendu dans ma tente plantée dans un champs quelconque sous un bosquet de peupliers ou de saules près de la route verte – j’ai même mon portable avec moi, pour transcrire toutes ces idées.
Seulement maintenant plus rien ne vient vraiment.