Épistole.

Quelques semaines plus tôt je suis passé par Chambly. Je suivais tout naturellement le canal, le regard plongé dans ses eaux tantôt boueuses, tantôt claires et bouillonnantes. Le regard surtout plongé dans mes pensées. Ça avait été une journée grise et pluvieuse. J’étais parti de Montréal plus tard que je ne l’espérais. Beaucoup plus tard. Le soir tombait et je me devais d’avancer car je souhaitais être au moins à Saint-Jean-sur-Richelieu avant de m’arrêter pour la nuit. J’étais à vélo. Le temps pressait.

Cependant, à un point le ciel s’est dégagé, et la dernière heure de cette journée s’est habillée de ses premières couleurs. C’est pendant cette courte heure que j’ai remarqué la maison. Elle n’était en apparence en rien exceptionnelle. Quelques détails discrets, jolies; la forme de ces fenêtres, une moulure, cette corniche… Rien de tape-à-l’oeil. L’extérieur laissait entendre le bon goût des résidents. Un extérieur simple, bien rangé, tout en équilibre et en plantes heureuses d’être où elles étaient. Il aurait été difficile d’expliquer en quoi cette maison se différenciait des centaines dans le même quartier, dans la même ville. Véritablement elle n’avait rien d’unique. Et pourtant à la regarder je me suis trouvé ému. Je me suis arrêté, et je l’ai aimé.

Le chant de quelques oiseaux dans les aiguilles des sapins, quelques canards dans l’eau, le quai qui ballottait contre le bord du canal, le couché de soleil qui laissait des impressions fabuleuses et colorées sur les nuages et le toit de cette maison, la brise… Quelque chose dans la lumière. Un rien d’indéfinissable et simple. Et moi avec le ponctuel désir de trouver du beau dans ces choses. Un autre que moi – ou même un autre moi : puisque nous ne sommes pas toujours cette même personne que l’on croit être, puisque nous n’avons pas toujours les mêmes dispositions face aux choses autour de nous – un autre aurait pu n’y rien voir…

Puis il a fallu reprendre la route. J’ai respiré un grand coup. Je suis parti. J’ai dépassé Saint-Jean. La nuit est tombée. J’écoutais en boucle I Wanna Be Adored de The Stone Roses. J’ai roulé longtemps sur la Route Verte. Techniquement elle était fermée pour la saison. J’étais seul. Les arbres étendaient leurs bras malingres sur la route. Ma lampe frontale dessinait des figures humaines dans les champs de maïs et animaient des feux follets dans les buissons.
Il me fallait être à Sutton le jour suivant. Mon amie tenait un vernissage dans un café. J’ai dormi sur un bord de la route. J’ai remarqué que mon porte bagage avait fendu en chemin; et seul la chance dans ma malchance l’avait gardé en un seul morceau. Vraiment, ça été un voyage formidable.
To SuttonMais aujourd’hui je repense à la maison. Et soudain je me dis que j’ai très envie d’écrire des lettres. Plus j’y pense plus j’ai envie d’écrire.
Est-ce qu’il est prétentieux de croire que mes appréciations et mes encouragements puissent avoir une quelconque valeur aux yeux de ceux à qui j’écrirai? Car je songe également aux baristas à ce café sur Fairmount Ouest. Aux libraires de cette magnifique boutique sur Bernard. À ce musicien dont le dernier album m’a tenu en un seul morceau alors que je me sentais brisé et seul…

Peut-être qu’on aimera recevoir ces notes de gratitudes et de reconnaissances. La vie va vite, à un train fou, et véritablement, il fait bon s’arrêter un peu.

Advertisements

Répit.

Refuser d’être conforme : accepter ce que le monde refuse. Devenir ce qui est souvent réfuté. Le monde aura beau faire pour entrer dans la sphère poétique d’une œuvre, il n’en percera jamais la surface. Étanchéité à toute épreuve.

Un son mat, fragile, régulier traverse pourtant l’opacité de la poésie. C’est le bruit que fait le monde lorsqu’il se brise sur l’acte poétique, sur l’imaginaire. Le bruit du monde qui se brise sur son reflet que l’honnêteté a distordue. Le bruit de notre être que le ressac entraine contre notre propre visage magnifié.

Pourtant cet écho est rassurant : il rappelle que nous sommes ancrés dans le non-poétique, protégés des affres de la poésie qui tempêtent au large. Cet écho rappelle le heurt que subit la parcelle de monde devant ses propres vérité et ce alors qu’il reste à l’abri.

La poésie aura beau faire, elle est prisonnière de ses crépuscules violets et roses, prisonnière des foudres qu’elle jette sur les vagues énormes de la nuit. Le monde à sa façon est d’une étanchéité à toute épreuve.
image020_18a

Huiler la machine.

Ses silences se ponctuaient souvent de sourires et de subtils hochements de tête. Vraiment il ne parlait pas beaucoup. Mais ses attitudes discrètes laissaient entendre la voix basse et mélodieuse qu’il avait. Ses étranges manies avivaient la curiosité qu’on éprouvait à son égard.

Le jour de notre rencontre, je fumais sous le gigantesque panneau-réclame du supermarché. Le signe criard touchait les nuages, et moi je me tenais immobile au-dessous juste sur une pellicule de merde de pigeons. C’était dégoutant, mais c’était aussi un château-fort pour s’assurer une pause paisible que personne ne viendrait déranger. La cigarette m’était un outils social. Au travail, je consacrais chaque minute de repos à avaler du café trop sucré et à fumer en me passant de la présence des autres. Toutefois, sans raison, j’ai accueilli avec bonne humeur son intrusion dans ma solitude. Lui, il n’en avait rien à foutre de la merde des pigeons dans laquelle je buvais du café en grillant des cloppes. Il se joignait à moi et ensemble nous fumions jusqu’au coucher du soleil.

Palier.

J’ai commencé à remarquer de ces choses bizarres dans le quotidien ici. Dans cette maison de la vieille ville. Dans  notre appartement au troisième. Beaucoup de cachet, beaucoup de personnalité. Mais comme des éclaboussures de lait et de jus d’orange sur le comptoir, ou des miettes de pain déjà sur la table au petit déjeuner. Comme les poussières qui flottent dans une pièce que le soleil inonde : des restes de la vie des autres dans ma chambre, dans l’appartement, dans l’air…
C’est dans les murs. Dans les grincements du plancher. Dans le bruit que font mes chaussures lorsque je marche toute la longueur du corridor, de la cuisine au cabinet. C’est dans les ombres le soir.
Des visages qui grimacent dans le noir.

cropped-image002_1a1.jpg

Lettre trouvée dans un coffre au grenier.

J’ai écrit;

On aura beau prévoir, la vie réserve des surprises. Si cette été j’ai cueilli du soleil, finalement j’ai laissé tomber les cerises, les montagnes et les feuilles rouges. À la place, je suis rentré à Montréal avec dans la tête le Pacifique, des lacs couleur émeraude, le Sky Train, et les forêts aux arbres géants sous lesquelles se cachaient des Ewoks.
Je suis rentré sur un coup de tête. J’ai acheté mon billet : le vol était trois jours plus tard. Personne ne savait que je revenais sinon Julie chez qui je passe quelques jours pour décanter.
Il y a deux jours j’ai croisé dans la rue la personne que j’aime. Il avait vu d’un mauvais œil mon voyage. Pendant que j’étais parti il en avait rencontré un autre. Étrangement, ça m’allait. C’est comme ça… Peut-être les choses auraient-elles été différentes si j’avais renoncé à ce voyage?
J’ai appelé Yann ce soir-là, j’avais besoin de sa présence, de son calme, de son rire, des rides de malices aux coins de ses yeux. On a écouté Jurassic Park en buvant de la Smithwick’s…

omd dude je ne crois pas que les choses auraient été différentes…